Ceux que la nuit choisit – Joris Giovannetti – Editions Denoël.

C’est la nuit qui ouvre les premières pages du roman. La Grande Guerre emporte Gabriel, l’aîné des fils d’une femme maudite. Dans l’éclat d’un obus, la Nuit le choisit et le ravit. Est-il « mort à jamais », ce premier Gabriel Cristini ? Il s’efface dans le tumulte de l’Histoire, tenant serré « Ainsi parlait Zarathoustra ». Ce livre, traversant le temps, repoussera les ténèbres appelées à hanter sa descendance. Un siècle plus tard, un autre Gabriel Cristini étudie la philosophie à Corte. Etre fragile, tenaillé par l’angoisse, il se laisse un temps soustraire à la vie par la maladie et son désir d’absolu. Retiré au village, il se plonge dans son mémoire sur Nietzsche. Cécilia, rencontrée à l’université, aurait pu incarner une promesse d’avenir, mais son prénom, marqué par l’ombre de la cécité, la tient à distance de la vie. Raphaël semble l’exact contraire de son cadet. Etudiant engagé, il milite avec ferveur dans un syndicat nationaliste. Ses convictions paraissent inébranlables, mais derrière elles se devinent des faille. Sa fêlure porte un nom: Lelia. Brillante étudiante en philosophie, maghrébine, elle fait naître en lui un amour que le réel brise. Gabriel y renonce et se laisse happer par un engagement destructeur, qui n’engendre que violence et mort.

Le roman de Joris Giovannetti croise les destins brisés de personnages marqués par leurs blessures intimes. Les frères Cristini, héritiers d’un nom prédestiné, oscillent entre idéalisme et nihilisme. Leur chemin de croix, traversé de chutes, n’aboutit pourtant pas aux ténèbres absolues. Cécilia saura lever le voile nocturne qui l’enserre et Lelia paraîtra échapper à la fatalité. Joris Giovannetti livre une réflexion sur la jeunesse d’une «île accoutumée à la mort », partagée entre quête de sens, héritage du tragique et tentation de la destruction. Par sa dimension à la fois philosophique et poétique, le roman s’inscrit dans la tradition des récits où l’Histoire, la mémoire et la destinée individuelle s’entrelacent pour interroger la possibilité d’un renouveau.

Janine VITTORI